Thème 2012: Train de nuit

Coup de coeur 2012

"Les yeux de Vivien Leigh"

de Emmanuelle Cart Tanneur

Quand on aime, il faut partir.
Blaise Cendrars.

    Il faisait nuit depuis plus d'une heure quand Paul entra dans la brasserie. L'animation et le brouhaha qu'il y retrouvait, comme chaque soir, lui offrirent la chaleur dont il avait manqué toute la journée. Il n'aimait pas ces heures creuses et vides d'avant le travail, ces longues plages de temps stériles qu'il ne parvenait pas à meubler, une fois que le sommeil réparateur de la journée l'avait déserté. Aussi avait-il pris l'habitude, depuis près de quinze ans maintenant, de passer un moment au Grand Café du Nord avant de prendre son poste. Il connaissait le lieu et s'y sentait, quelque part, à l'abri du monde. Été comme hiver, il s'asseyait derrière la grande baie vitrée, commandait un double express, parfois un second, et laissait le temps passer sur sa solitude. Si Paul appréciait l'animation et l'ambiance parfois bruyante de la brasserie, il n'aimait rien moins que ces jours où l'un ou l'autre des clients, quand il ne s'agissait pas d'une nouvelle serveuse, tentait d'engager la conversation avec lui – il décourageait rapidement toute velléité de contact en détournant la tête pour se plonger, du moins en apparence, dans la contemplation du boulevard. A travers la vitre, la rue, les gens, les mouvements de la foule lui évoquaient le spectacle mouvant d'un kaléidoscope sans cesse renouvelé. Il imaginait parfois se trouver devant un écran géant sur lequel on aurait projeté un feuilleton unique, qui tournerait en boucle sans pour autant ressembler jamais à l'épisode précédent.
    Le spectacle de la ville en effervescence – ce qu'elle était invariablement aux heures où Paul l'observait – le fascinait à un point qu'il ne pouvait s'expliquer : les autobus, les bouches de métro, les taxis, les portes cochères même des immeubles voisins vomissaient en un flot continu une foule de personnages aussi bigarrée qu'uniforme, pressée, stressée, le nez dans le cache-col ou la main serrée sur le sac, l'oreille vissée au téléphone ou les yeux rivés au sol. Paul considérait ce va-et-vient étourdissant avec l’œil d'un observateur étranger à cette civilisation et qui aurait cherché à trouver un sens à cette agitation frénétique. Il avait l'impression, derrière sa vitre, d'en être soustrait, et même préservé, et cela le confortait dans l'illusion d'avoir su s'en protéger en choisissant de vivre à contre-courant.
    Illusion, car Paul n'avait rien choisi du tout : c'est par hasard qu'il avait trouvé, après des mois d'errance et de petits boulots, ce poste de portier de nuit dans un hôtel. Il n'avait pas hésité longtemps et l'emploi s'était vite avéré lui convenir autant que lui-même convenait à son patron. Il était resté, et cela faisait quinze ans qu'il travaillait, chaque nuit, juste à côté du Grand Café, à la réception de l'Hôtel du Départ.
    Dans ce quartier tout proche de la Gare du Nord, les hôtels étaient nombreux et les voyageurs se succédaient dans un mouvement perpétuel, ne passant souvent qu'une nuit sur place avant d'aller prendre leur train. Juste en face de l'Hôtel du Départ se dressait le prestigieux Hôtel Terminus Nord, un établissement trois étoiles réputé pour son confort, son luxe et ses prestations, dans lequel descendait la plus grande partie de la clientèle huppée des agences de voyages. Ces touristes-là, Paul ne les croisait pas souvent ; les habitués de son hôtel étaient avant tout des VRP ou des commerciaux de passage, qui ne s'attardaient jamais à la réception avant de monter dans leur chambre. Mais le comptoir derrière lequel Paul officiait donnait directement sur l'entrée de l'hôtel, une lourde porte vitrée, à travers laquelle il pouvait à loisir observer les clients d'en face : ceux du Terminus Nord. Ceux-là arrivaient en voitures sombres, lourds taxis ou limousines aux vitres fumées. En descendaient des femmes en fourrures et des hommes en alpaga, qui se dirigeaient vers le groom posté à l'entrée, suivis de leur chauffeur et de deux ou trois porteurs de bagages embarrassés par les malles, les valises et les cartons à chapeaux. Les aventuriers argentés disparaissaient enfin dans le tambour de l'entrée, et Paul avait parfois l'impression de percevoir, jusqu'au travers du boulevard, les effluves odorantes du luxe et de l'exotisme qu'ils laissaient dans leur sillage — si loin des odeurs laborieuses de ceux qui venaient, pour une nuit, étendre leur lassitude chez lui. Au petit matin, il assistait souvent au départ de ceux d'en face, mal réveillés et toujours suivis de leurs porteurs, vers la gare d'où le sifflement des trains qui s'élançaient vers ailleurs lui parvenait parfois au moment où il tournait la clé dans la serrure de la porte cochère de son immeuble.
    L'orage s'annonçait, et une pluie drue avait fait son entrée en scène. Paul contemplait, l'esprit vide, les traînées laissées par les gouttes d'eau sur la vitrine du Grand Café. Tracés mouillés et sinueux soudain réorientés par une rafale, tels des chemins dessinés au hasard par une main maladroite : la pluie aussi voyageait à sa façon, et Paul passa de longues minutes à suivre des yeux, inconscient de l'inanité de ce spectacle, les trajets aléatoires adoptés par l'élément ruisselant sur la surface vitrée. Les trottoirs brillaient tels des miroirs, et en face, devant le Grand Hôtel, les parapluies se déployaient à mesure de l'arrivée des voyageurs qu'ils accompagnaient jusqu'au tambour d'entrée, délaissant les porteurs de bagages dont les visages fouettés par la pluie traduisaient l'irritation. Paul fut arraché à sa contemplation oisive par une douleur dans la poitrine ; il grimaça. Il y avait longtemps que ce serrement sourd ne l'avait pas saisi. « Météo pourrie, grogna-t-il. J'aurai pris froid. » Il fit glisser deux comprimés de trinitrine dans sa main, qu'il avala d'un geste en même temps que le fond de son second expresso. Il héla le garçon, régla ses consommations et sortit. Il n'avait pas de parapluie, mais il n'eut que quelques pas à faire avant de pousser la porte vitrée de l'Hôtel du Départ.
    « Bonsoir, Monsieur Paul ! Ça va depuis hier ? »
    Jocelyne était la réceptionniste de jour et ne se départait jamais d'un sourire, professionnel mais que Paul appréciait simplement pour ce qu'il était : une marque sincère d'intérêt, fût-il limité.
    « Rien de nouveau, ce soir ?
    – Rien de nouveau. Je vous ai laissé le lecteur allumé... »
    Elle jeta un clin d'œil à son collègue, qui lui sourit en retour : Paul appréciait la gentillesse de Jocelyne qui avait apporté à l'hôtel, quelques mois auparavant, un vieux magnétoscope dont elle n'avait plus l'usage : « Vous pourrez regarder vos films quand les nuits sont calmes », avait-elle dit simplement, et Paul n'avait su comment la remercier : le cinéma était sa passion, la seule qu'il se soit jamais connue et la seule qui pût combler le vide de sa vie. Il possédait, chez lui, une collection de quelques cinq cents films, parmi lesquels une dizaine constituait son panthéon personnel, à la tête duquel trônait Anna Karenine, le remake de 1948, celui de Duvivier, avec Vivien Leigh... si fine, si légère, tellement plus belle que Garbo dans ce rôle éternel, infiniment plus fort, du goût de Paul, que celui de Scarlett O'Hara ! Il ne s'en lassait pas ; connaissait chaque réplique, chaque sourire, chaque mouvement par cœur, vibrait, pleurait, souffrait avec Anna, et ne pouvait assister à son élan final et mortel sans frémir du même effroi à chaque fois. Il avait acheté la cassette plusieurs années auparavant, et il ne se passait pas une semaine sans qu'il ne s'offrît le plaisir de la visionner, encore et encore. Il se félicitait d'avoir laissé Anna Karenine à l'hôtel, plutôt que chez lui : malgré l'inconfort de la position du spectateur (Paul ne quittait pas son tabouret derrière le comptoir), la nuit offrait au film un décor particulier, une sorte d'inexplicable supplément d'âme qui donnait aux personnages, et à celui d'Anna en particulier, une force romanesque exceptionnelle. Les nuits avec Anna étaient longues, mais si belles : avec elle, Paul partait pour la Russie. Ces rêves éveillés qu'il vivait, nuit après nuit, lui tenaient lieu de présent, mais aussi de passé : il n'avait plus souvenir d'avoir vécu autrement – d'avoir été jeune, et en bonne santé ; d'avoir dormi la nuit, et travaillé en plein jour ; d'avoir eu une famille. Il avait effacé tout cela de sa mémoire. Ou sans doute sa mémoire avait-elle elle-même fait le tri des moments douloureux, lui épargnant les scènes inutiles à revivre au regard des années qui s'étaient écoulées. Paul n'avait peut-être pas conscience de la ressemblance, pourtant si frappante, entre le visage de Vivien Leigh et celui de la jolie jeune femme brune, aux traits délicats, dont le portrait sépia, portant au dos l'inscription « Lucie, 1958 », reposait au fond du portefeuille qui ne quittait jamais sa poche, les contrastes s'en atténuant année après année pour ne plus jamais être sorti à la lumière du jour. Lucie s'effaçait ; son souvenir se diluait dans des temps indistincts qui paraissaient à Paul aussi lointains que les contrées inconnues que ralliaient chaque jour ces hommes et ces femmes d'un simple poinçonnement de billet de train. Il avait rêvé, longtemps, du Transsibérien ; avait collectionné, un moment, les brochures des agences pour ce voyage magnifique à travers l'Europe, et jusqu'en Asie ; mais il avait vite compris qu'il ne pourrait jamais réunir la somme nécessaire et avait fini par renoncer, amer : l'aventure ne serait pas pour lui. La seule qu'il pourrait s'offrir, il lui faudrait se l'inventer, en dévisageant les voyageurs, et en regardant Anna Karenine, encore et toujours, et à jamais.
    « À demain, Monsieur Paul ! Bonne nuit ! »
    La réceptionniste lui fit un signe de la main.
    « À demain, Jocelyne ! » répondit Paul en ôtant son pardessus, qu'il accrocha à la patère de l'entrée ; dans le même geste, il effleura le poster décoloré accroché sur le mur du fond, au-dessus du comptoir : Paris – Berlin – Moscou – Pékin, Visa vers l'Extrême ! vantait un slogan calligraphié à l'ancienne, sous lequel une locomotive ornée d'une étoile rouge entraînait, dans une vitesse folle suggérée par des stries crayonnées sous leurs roues, une dizaine de wagons fendant l'étendue neigeuse que seuls quelques pins coloraient, ça et là, de leur feuillage émeraude. Paul avait longtemps rêvé devant cette affiche : il avait imaginé les samovars fumants au fond des salons privés, l'odeur des cigares et le goût de la vodka, les châles lumineux des femmes et les joues rougies des enfants. Il s'était laissé emporter par le rêve de ce départ qui l'aurait attendu, lui aussi, un jour, cet envol vers d'autres contrées, vers ces terres vierges et encore inexplorées qui auraient accueilli sa soif de vivre, de découvrir, de recommencer, ailleurs. Mais l'affiche avait jauni, et le rêve avait fait long feu. Le corps lui aussi avait déclaré forfait, ajoutant à l'amertume de Paul l'inquiétude d'un cœur malade qu'il savait désormais ne plus pouvoir solliciter outre mesure. « Il faudra vous arrêter », avait dit le cardiologue. S'arrêter, pourquoi faire ? Paul n'était pas sûr de savoir continuer à vivre sans son travail ; oisif, il s'éteindrait, comme la flamme d'une bougie : il le sentait, et avait décidé qu'il n'obéirait pas au médecin. Au moins lui restait-il le monde du Grand Café, le spectacle vivant de la rue, et les yeux de Vivien Leigh dans Anna Karenine.
    Paul compulsa machinalement le registre d'accueil : l'hôtel n'était pas complet ; il pouvait s'attendre à quelques arrivées. Difficile dans ces conditions de s'offrir une séance, mieux valait faire un brin de ménage – Paul n'était pas maniaque, mais considérait comme relevant de ses fonctions d'assurer un minimum d'ordre au décor de la réception. Il passa un coup de chiffon sur le vieux comptoir de formica, réajusta la pile des prospectus posés sur le bord et alluma la lampe, plus discrète, qui prenait la relève des néons utilisés la journée. Satisfait, il leva les yeux vers le mur au-dessus du comptoir pour contempler machinalement, une fois de plus, l'image de l'obsolète réclame transsibérienne. Le papier vieilli donnait des signes de faiblesse et un coin de l'affiche s'était déchiré, laissant pencher comme une fleur fanée une partie de l'image qui menaçait de s'effondrer totalement. Paul rapprocha son tabouret du mur et, se munissant d'une punaise neuve, entreprit de se mettre debout sur son escabeau improvisé. Le tabouret était haut, et la moleskine glissante ; Paul s'y accroupit, se tenant tant bien que mal au mur, en tentant d'épargner l'affiche qu'il ne voulait pas abîmer davantage, mais au moment de se redresser sur ses jambes, il sentit son cœur se déchirer et une violente douleur irradier dans sa poitrine. Il perdit l'équilibre et se retrouva au sol, haletant. Le souffle lui manqua ; il perdit connaissance.
    Bien qu'il n'en eût aucun souvenir, il constata qu'il avait réussi à se relever : il était assis à son poste, sur son tabouret et derrière le comptoir, quand elle entra. Brune, les cheveux fins relevés en chignon sur la nuque, la coiffure et le maquillage soignés malgré la tempête qui commençait au-dehors, elle avait l'air égaré d'une étrangère en quête d'un point de chute.
    « Puis-je vous aider ? » demanda Paul
    La jeune femme sourit, et Paul sentit un frisson le parcourir : il la reconnaissait... c'était elle ! C'était Vivien Leigh, c'était Anna, l'héroïne de ses fantasmes, l'adoration de sa vie ! Le manchon de fourrure blanche, le manteau de loutre au col de zibeline, il les avait vus, il avait admiré la classe qu'ils lui donnaient, et ce tant de fois, dans le film de Duvivier ! Il ne se pencha pas pour admirer la finesse des petits pieds chaussés de bottines qu'elle cachait certainement derrière le comptoir : il n'avait nul besoin de vérifier – c'était elle !
    « Je suis venue vous chercher... » dit l'apparition d'une voix que Paul reconnut aussi — oh, cet accent russe si fluide, si ravissant !
    « Me... chercher ?
    – Je vous emmène, si vous êtes d'accord : je quitte ma chambre au Terminus, et je repars pour Moscou dans une heure... »
    Ce disant, elle désigna, d'un adorable signe du menton, l'affiche du Transsibérien et Paul fut satisfait de noter que sa réparation avait été efficace, il lui sembla même que l'image s'était recolorée, comme si on l'avait remplacée par une neuve.
    Il y avait des années que Paul n'avait eu à prendre de décision aussi rapide et irréfléchie, mais il n'hésita pas : tant pis pour le Départ, tant pis pour son travail, Elle était là, Elle était venue le chercher et il ne pouvait pas, ne pouvait plus La laisser s'en aller...

    C'est au petit matin que Jocelyne découvrit le corps de Monsieur Paul, recroquevillé au bas du comptoir et partiellement recouvert du poster Transsibérien qui s'était détaché du mur. Ses doigts rigidifiés étaient serrés sur une photo qu'elle réussit à lui retirer de la main : c'était le portrait jauni d'une jolie jeune femme brune, qui souriait. Elle retourna le cliché. Au dos, elle put lire ces mots, griffonnés à la plume « Lucie, 1958 ».

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