Thème 2012: Train de nuit

Coup de coeur 2012

"Treno notte"

de Philippe Deniard



    Il était entre 7 et 8 heures, le train de nuit achèverait bientôt sa course. Parti de Paris hier au soir il atteindrait Venise, Venise Mestre, terme de mon voyage dans une heure et quelques minutes.

    La nuit, partagée avec les trois autres occupants du compartiment, avait été entrecoupée de périodes de sommeil et de veille : tantôt les grincements des freinages, les cahotements des bogies et tantôt les annonces sonores des gares dans lesquelles notre convoi s'arrêta fréquemment, comme pour reprendre haleine, s'étaient associés pour alléger mon repos.

    Debout dans le couloir, pour l'heure quasiment désert, je suivais le défilement du paysage : terre gelée dans ce matin de février, arbres fruitiers, pieds de vignes aux branches nues. Des croix de bois : c'est l'image qui vint s'afficher devant mes yeux, je pensai à la couverture jaunie du roman de Bernanos : « Les grands cimetières sous la lune », lu il n'y avait pas si longtemps. Bientôt le soleil s'imposa dans le ciel ; son disque rouge multiplié par le miroitement des vitres de la voiture semblait danser au rythme des balancements de notre train.

    Je l'aperçus d'abord à gauche, dans un reflet, c'était à droite, au-dessus des branches qu'il entreprenait son ascension.

    « Il faudrait l'écrire. » L'envie m'en traversa l'esprit ; pas encore la nécessité. D'ailleurs mon carnet était au fond de la valise, elle-même dans le compartiment où dormaient encore les trois autres voyageurs.

    Pourtant, ce soleil, avec sa couleur vermillon ne portait-il pas la promesse des récoltes futures ? Aux branches crucifiées reviendraient les fruits : ils ne sont pas morts ces arbres, ils dorment !

    Entre les vergers et les vignes, alignées en bandes de terre recouvertes de givre, venaient s'interposer des cités industrieuses, des zones d'activités, des arrière-cours de petites unités de production tout encombrées de matériaux hétéroclites. Des cheminées d'usines ? Je crois bien n'en avoir pas vues, ou alors dans le lointain. De-ci, de-là, quelques hommes emmitouflés traversant rapidement une cour disaient le travail.

    Le train roulait toujours, mais il avait ralenti son allure. Une zone de travaux sur la voie justifiait cette réduction de vitesse. Nous serions certainement en retard à l'arrivée, je le savais, nous l'étions presque à chaque fois, mais à cette allure de sénateur, je pouvais mieux profiter des détails du paysage. Je pris le temps de suivre du regard un ruisselet qui filait perpendiculaire à la voie ferrée. Sans être tumultueux, son cours faisait montre d'une certaine vigueur ; de ses rives montait une vapeur due, probablement, à la différence de température entre l'eau, plus chaude, et la terre rafraîchie par la nuit et peut-être même la froideur des jours précédents.

    J'avais abandonné l'idée des croix, celle de bras tendus me semblait plus juste, moins inutilement dramatique.

    Je profitai de la sortie d'un des occupants du compartiment pour extraire mon carnet de la valise. Il fallait maintenant jeter les mots au papier ! Les « embastiller » avant qu'ils ne s'échappent : « un soleil rouge caresse... » Non, ce soleil n'était porteur d'aucune agressivité, son énergie restait circonscrite au disque qui d'ailleurs se laissait dévorer, sans se défendre, par les nuages. Oui, la chaude saison reviendra et le vin refleurira sur les ceps des vignes. Mais, pour l’heure, l’hiver est là, sur la terre gelée, dans les nuages un peu grisâtres qui semblent escalader les toits pentés des bâtiments industriels ; ah, que n'ai-je de cheminées ! Qu'importe, je me les plante dans mon décor, personne n'en saura rien ; elles sont l’énergie des hommes : « l'hiver s'entortille aux volutes de fumée des cheminées d'usines... »

    Une image encore à préserver : celle du ruisseau aux berges froides d'où monte cette étrange brume. Tout cela me paraît soudain bien triste, ces mots sont somnolents. Ma main manque de sommeil ! Allons, je dormirai mieux ce soir au retour. Je suis à trois enjambées de Venise, le carnaval se prépare. Je les vois ces masques, leur ombre traverse le pont des Soupirs : « la terre laisse échapper des soupirs, elle s'amuse, joue à saute-ruisseau ». Bien, voilà, le film s'achève, et quoi d'autre ? Tout cela vaut-il d'être écrit ? Fatale interrogation de « l'écrivain » à propos de la raison d'être de l'écriture poétique. Poétique ? Il faut relativiser, remettre dans le contexte : « c'est l'Italie du Nord... » Voilà qui me convient. En trois mots, tout est dit : le soleil, l'hiver, l'industrie, le carnaval, voilà qui est rigoureux, brutal même, mais exact. C'est tout cela à la fois, mais cela n'appartient pas à la poésie, c'est antinomique ! Je ne prends pas ces mots à mon compte, pourtant ils sont miens et j'en revendique la paternité : je réclame mon droit à la poésie : « ... lance un voyageur attentif ». Attentif, peut-être, mais pas poétique !

    Les mots étant posés, il me reste à convenir de l'organisation de certains points de détail, les finitions, en quelque sorte, le dernier passage du tiers-point à taille douce. De ponctuation, aucune ! Hormis les points de suspension pour signifier que bien d'autres choses pourraient être dites, mais qu'il est préférable que chacun les devine à sa convenance. Une seule majuscule : la phrase s'étire au rythme du staccato des roues du convoi. Et le titre ? Je m'interdis de ne pas en mettre : tout ce qui est doit être nommé. « Le train de nuit » me convient.

    Il ne reste plus qu'à organiser les vers : les sauts de lignes se sont imposés d'eux-mêmes, je n'y suis pour rien. J'ai pensé à un calligramme sans parvenir à l'installer dans l'espace d'une feuille blanche, mais rien n’est perdu.

    J'ai convenu d'en distordre l'arrangement, rien ne le justifie vraiment sauf le carnaval peut-être.


Treno notte

Un soleil rouge
comme le vin à venir
caresse le bois
des vignes en sommeil
l'hiver s'entortille
aux volutes de fumée
des cheminées
d'usines

par endroits la terre
laisse échapper des
soupirs
elle s'amuse et joue
à saute-ruisseau...

« c'est l'Italie du Nord »,
lance un voyageur attentif.

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