Thème 2014: Nez au vent, mains dans les poches

Coup de coeur 2014

"C'est près du ciel qu'on se rencontre"

de Bernard Augendre


    Je ne sais pas si je suis une petite fille sage, je ne reste pas beaucoup à la maison alors je ne dois pas trop embêter ma mère.
    Je cours dans l'herbe, comme un cheval, un beau cheval noir brillant.
    C'est si beau le soleil, pour courir il n'y a rien de mieux. Quelquefois je regarde en l'air en courant, je vole dans le bleu du ciel, j'ai envie de rire, mes pieds décollent au-dessus des bosses du champ, des grosses touffes d'herbe, je suis dans les nuages, j'ai tellement envie de rire.
    Puis parfois la terre me fait un croche-pied alors je tombe, ou bien sans raison particulière je m'arrête et je m'affale d'un seul coup dans l'herbe. Elle est bien verte, épaisse, elle est si grande. Une fois allongée si je regarde sur les côtés je ne vois qu'elle et juste au-dessus il n'y a plus que le ciel. C'est magnifique. Ainsi je peux me cacher, loin des autres, bien à l'abri des toits rouges des maisons qui là-bas me titillent et me disent des bêtises, qui me sortent de mon rêve, me reclouent à mon autre vie, un papillon que l'on punaise. Mais je les oublie, je l'oublie bien vite cette vie, je suis seule au monde, dans ce vaste espace, le nez en l'air, le nez au vent, le dos collé à la chaleur de la Terre.
    Sur ces feuilles fines de l'herbe que je dévisage, ces petites lames coupantes, semblent somnoler au soleil des bestioles, pucerons, bébés araignées dont je n'ai pas peur encore, des chenilles, des fourmis, des coccinelles, « petite bête à bon Dieu, si tu marches jusqu'au bout de mon doigt, si tu ouvres tes ailes et t'envoles bien haut, il fera toujours beau. »
    C'est bizarre, j'ai souvent cette impression qu'on me regarde, la terre, le ciel, le soleil, les insectes, les pétales des fleurs, les tiges tubulaires ou les minces épées de l'herbe, tout est vivant et paraît me sourire. C'est la vie qui me dévisage, plutôt que le contraire, et qui à chaque instant se fiche de moi parce que je m'étonne de comprendre ça. La vie, la terre et moi, nous ne sommes qu'une seule et même chose, c'est pour moi une évidence par moments, mais il en est d'autres où je ne sais plus rien.
    Quelquefois je suis si triste, mon mal de coeur est grand même après avoir beaucoup couru, et quand je m'allonge, je sens des larmes qui coulent sur mes joues. Elles me chatouillent et, lorsqu'enfin elles s'évaporent, je sais qu'elles le font pour rejoindre au ciel les coccinelles et les nuages.
    Il y a tellement d'insectes dans ces nuages que les hirondelles moissonnent à grands cris, et tellement de ces animaux fabuleux que je dessine avec ce crayon de l'esprit qui me vient si facilement tout au bout du doigt. C'est chaque jour de petits nouveaux ou de grands classiques qui réapparaissent dans mon zoo chimérique, je les invente ou je les reconnais, je leur donne parfois des noms ridicules : l'éléphanlastique, l'hippopotdedame, le grossodile, en souvenir d'une fille de primaire, le singepenché, le chamiaule et son cousin, le drôledalbert, et puis bien d'autres....

    Je dois faire attention maintenant, je ne dois plus me laisser aller. Quand la nuit descend sur terre, lorsque le jour a posé loin derrière ces lumières, je dois contrecarrer les ombres, les retenir de régler leurs problèmes avec mes âmes maléfiques, ces habitudes sombres de la peur du monde... Et regarder droit devant si le sol est plat et que rien ni personne ne s'oppose à mon avancée ... Je n'aime lever les yeux au ciel qu'au moment où plus aucune étoile ne cherche à l'éclater de sa lueur infime, lorsque plus un seul nuage ne le voile, quand il est pur et vide... Juste quand le soleil me brûle.
    Je ne dois pas non plus laisser aller mes mains hors de mes poches, elles sont toujours si vives à jouer ce rôle que je n'aime pas leur voir jouer, elles en abusent même, ne restent pas une minute en place, et quand elles n'arrivent pas à leur fin, elles parlent à ma place, de ces mouvements rapides et incohérents, disant des mots difficiles à comprendre pour les gens ; elles inventent des histoires sanglantes connues d'elles seules, elles les tracent et les retracent dans ces ombres glissées au sol par la tombée des nuits, dans les endroits clos des rues, dans ces lieux serrés où tout vient finir, même des vies, au beau milieu de ces sales habitudes de ma frayeur du monde.
    Je dois toujours rester ainsi, stoïque, les yeux loin devant, les mains enfouies dans mes poches, humer l'air, toujours, égarer cette odeur de sang dans les particules de l'atmosphère, dans ce vent qui s'éloigne... Je dois marcher à jamais, bien tenir mes mains, les obliger à rester inertes et muettes avant qu'elles ne se souillent encore.
    Pour mieux m'empêcher, mieux me contraindre, je quitte parfois la ville, enfui au travers des champs. Enfouissant mes ombres dans celles des forêts, qui sait alors, peut-être disparaîtront-elles, arriverai-je ainsi à les oublier ?

    C'est près du ciel qu'on se rencontre en général. On est tous un jour ou l'autre à rêver devant cet infini bleuté, cette impénétrable beauté, tous un jour à espérer, à prier.

    Un matin où mes larmes n'en finissent plus de dégouliner, un long moment devant cet espace si bleu qu'aucun animal vaporeux ne peut développer son existence, il est là, grandes jambes en jean clair derrière le rideau de l'herbe, avec le reste de son corps là-haut, tout près du ciel. Son visage à contre-jour disparaît dans l'ombre, il se tient immobile devant moi encore allongée, tétanisée, et seules ses mains semblent s'animer, farfouillant au fond des poches de son pantalon.
    « C'est le soleil qui t'éblouit ou c'est le vent qui te fait pleurer ? »
    Je me redresse d'un coup, terrorisée, honteuse, j'essuie vivement les perles claires qui s'entêtent à glisser sur mes joues, mais avant que mon corps de cheval ne s'élance, dévale à perdre haleine la colline, jaillit instantanément de ce pantalon une de ses grosses mains et il m'enserre le bras.
    « Je ne te veux aucun mal, tu sais. Et d'ailleurs qui pourrait vouloir faire du mal à une enfant aussi jolie que toi ?
    - Laissez-moi partir ! » Je hurle, mais on est si loin de tout dans ce pré de ma solitude.
    « Je peux me présenter tout de même ?
    - Laissez-moi tranquille, lâchez-moi !
    - Arrête de te débattre, je ne vais pas te lâcher de toute façon, alors calme-toi, je risque de tordre ton poignet. Il y a déjà quelques temps que je t'observe dans ces champs, petit cheval, mais je n'aime pas avoir cette impression de t'espionner. On peut se connaître, non ?
    - Pour quoi faire ? J'en ai rien à faire de vous, laissez-moi partir !
    - Tu as peut-être besoin d'un ami ?
    - N'importe quoi ! D'abord des amis j'en ai plein. Et puis ça ne se retient pas prisonnier, des amis. Lâchez-moi !
    - Doucement, doucement, calme-toi. Toi, tu sais, comme tu es un bon petit cheval sauvage, je ne veux pas prendre le risque de te voir m'échapper avant que je ne t'apprivoise.
    - Arrêtez de dire que je suis un cheval ! Vous délirez ou quoi !
    - Non, je lis juste dans tes pensées. Tu veux que je te le prouve. Tiens, par exemple, ce petit nuage qui est en train d'apparaître, regarde, encore quelques minutes et il va ressembler à un... singepenché. Et celui-là, à droite, le petit dodu qui se forme, on ne dirait pas un bébé hippopotdedame ? »
    Cette fois, j'ai beau toujours protester, l'inconnu m'a scotchée, il a marqué un point. Et il le sait, il sent bien que ma furie s'estompe, qu'entre ses doigts mon désir de fuite s'étiole. Comment a-t-il pu faire ça ?
    « Tu veux marcher gentiment et je te lâche, ou tu comptes toujours t'enfuir et je te garde bien serrée dans ma main ?
    - Je ne sais pas. Essayez et vous verrez bien. »

    Presque chaque jour de mes grandes vacances, je le revois. Mais je n'ai plus vraiment peur. Il s'appelle Valentin et je ne connais pas son âge mais il est bien plus vieux que moi, c'est un adulte. Je veux que personne ne voie quand je lui parle, c'est mon secret. Il ne dit pas grand-chose de lui, j'en prends conscience, mais le matin, toujours de la même manière, quand je suis allongée à rêver le nez en l'air après avoir couru, il est souvent là debout près de moi à m'attendre et je me sens toute chose, je lui souris même, j'en suis sûre. Alors de savoir qui il est vraiment, en fait, je m'en fiche un peu.
    Je ne rentre plus le midi. Ma mère ne me pose jamais de question, bon débarras pour elle, une assiette de moins à servir. J'apporte quelques morceaux de pain, des pommes, que je chipe, et je traîne tout le jour.
    Valentin me guide vers des bosquets loin du grand pré, des endroits calmes, encore plus loin de tout, où je n'ai jamais osé aller. Il me conduit même jusqu'à la forêt à plusieurs kilomètres de la maison ; je découvre des sous-bois magnifiques et des clairières immenses comme l'intérieur de cathédrales ; je bois à une source d'eau pure dans un vallon. Nous marchons tranquillement, si près l'un de l'autre, lui toujours ses mains dans les poches et moi, le nez au vent. Il parle doucement et me regarde. Ses yeux, ordinairement si vifs et scrutateurs, habituellement comme deux faisceaux de lumière lancés loin devant, s'embuent légèrement quand ils se glissent sur moi. Il paraît connaître tant de choses, et il est si attentif à chacun de mes mots comme s'il voyait s'échapper de ma bouche des papillons aux couleurs irréelles. Je pense que dans quelques temps je pourrais sans doute lui confier mon autre secret, celui qui me fait tant de larmes.

    « Tu as quel âge exactement, joli cheval ? Tu cherches à rester toute petite, n'est-ce-pas, au regard des gens, mais tu as bien plus, je me trompe ?
    - Bientôt... treize ans.
    - Ton corps ne peut pas se cacher longtemps, lui. C'est pour ça que tu t'enfuis en courant des journées entières, pour pas qu'on remarque tes formes naissantes ? C'est ça ton secret, tu as honte de devenir femme ?
    - Arrête, je ne veux pas en parler.
    - C'est parce que ça te fait mal quand tu y penses ? C'est naturel de quitter son enfance, tu sais.
    - Arrête je te dis, c'est difficile.
    - Sûrement, mais ça te ferait moins mal d'en parler plutôt que de... que de le vivre... Oh d'accord, j'y suis, ce n'est pas de devenir femme qui t'est difficile, c'est de la manière dont ça t'arrive. N'est-ce-pas ?
    - Arrête, arrête, tu me soûles avec tes questions.
    - Arrêter ? C'est arrêter plutôt celui qui te fait ce mal qu'il faudrait, non ?
    - Tu délires, pauvre vieux, il n'y a personne, personne tu m'entends. Qu'est-ce que tu vas chercher là ?
    - Tu veux que je te raconte le mien de secret ? Le secret de mes mains... »

    Pour atténuer un peu mes remords, souvent je me dis que c'est comme un travail, une action nécessaire par laquelle la vie doit passer, et puis que ça arrange bien des gens, ce sale boulot fait à leur place. Tant de personnes, chaque jour, rêvent de voir disparaître un tel ou un tel et d'attendre tant d'années que la vieillesse, la maladie, un accident, veuillent bien régler leurs petits différends doit leur sembler frustrant. Alors je suis là, conçu pour sentir ces choses-là, ces obsessions-là, je laisse donc mes mains accomplir cette exigence du monde des hommes, ce geste indispensable. Ainsi elles s'extirpent de leur antre, elles sortent de mes poches et déjà il est trop tard, comme deux bons outils de précision, elles s'empressent de serrer, d'étouffer, d'étriper. Et quand leur tâche terrible est achevée, transi d'effroi et de froid, je reste là à les oublier, à tenter de les noyer dans ces ombres de mon destin.

    En fait, de mon secret je ne peux rien dire, les mots ne transmettent plus la vérité. C'est une succession d'instants vécus qui font ce mal, ma présence en ce lieu, près de ces gens. On appelle ça « la maison », « la famille ». « Frangins, frangines, le père, la mère ». Je suis la petite dernière et tout cela m'est douleur.
    Le couloir où surgissent le soir la grande gueule du père, ses yeux exorbités, ses aboiements, ses mains énormes que je m'empresse d'éviter en filant me faire si petite dans ma chambre-cagibi.
    Et d'autres instants quand je crois « la maison » vide, il y a, qui ouvre ma porte sans serrure, « ce frère », comme une goutte d'eau avec moi mais plus vieux de quelques années, qui ricane s'il me surprend à me déshabiller ; je suis en culotte et mes bras ne sont pas assez grands pour cacher mon corps de gamine, l'éliminer de ses yeux brillants.
    Et encore, au bord de ce couloir, s'échappent de la cuisine des odeurs écoeurantes de graillon. Toujours j'ai la nausée. Je ne veux plus entrer dans cet endroit où ma mère gesticule dans le bruit des gamelles et de l'eau qui gicle dans le lavabo sur une vaisselle jamais finie. Je ne veux plus entendre sa voix qui crie, qui rigole grassement, qui essaie de me seriner toujours les mêmes ragots du quartier, gourmande et faussement offusquée. Et quand mon démon de frère vient me coincer tout près d'elle, qu'elle ne veut pas regarder lorsqu'il passe ses mains blessantes sous mon pull immense qui voudrait m'effacer et que je pleure, elle dit « qu'il s'amuse » et que je « pleurniche » pour un « rien ». Tous les mots se déforment dans cette « maison ».
    Mais pire encore sont les nuits, quand des pas grincent dans l'escalier et réveillent mon cauchemar. Il est là, entrebâillant ma porte, il apparaît dans le halo des réverbères de la rue qui traverse ma fenêtre sans volet. Je suis muette, violence à peine contenue, mépris de la fratrie, mes soeurs grandes déjà enfuies, l'indifférence de cette mère, ont fini par me clouer le bec et seuls mes yeux se noient. Dans ce silence de ma chambre, dans ce cri de mon âme, il s'agenouille, près de mon lit, et déjà sa main glisse sous mon drap. Elle n'hésite plus depuis longtemps et sans ménagement écarte mes jambes. Et au bout de quelques minutes de cette brûlure au fond de moi, elle ressort chercher plus haut ma propre main pour l'entraîner vers son entrejambe.

    Valentin ne veut plus rien apprendre maintenant. Il perçoit l'horrible fourmillement au fond de ses poches, il sent ses jambes qui se mettent en route vers les toits rouges des maisons. Mais que peut-il bien faire dorénavant ? Que pourra-t-il ôter de cette vie qui asperge mon visage, tout mon corps, de sa merde ? Ses mains pourront-elles, en serrant le cou de ce frère, retirer de moi ses yeux, de mes oreilles son ricanement, de mon nez son odeur, de ma main cette pourriture ? Pourraient-elles refaçonner mon existence, cette glaise putride et nauséabonde ? Sauraient-elles, poings fermés, écraser ce lieu de mes jours haïs, avec tous ces cafards qui s'agitent à l'intérieur ? Les mains de Valentin arrivent déjà trop tard.

    Je reste allongée loin de tout, à la lisière de la grande forêt, le nez au vent, à l'orée de mon enfance.
    Et j'efface peu à peu mon sauveur magnifique, imaginaire, un léger nuage qui se dissout sur le bleu du ciel, comme s'amenuise une petite bête à bon Dieu à l'approche de la lumière.

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