Thème 2014: Nez au vent, mains dans les poches

Coup de coeur 2014

"Départ permanent"

de Bérengère Bara


    Un florilège de questions envahissent anarchiquement chaque recoin de mon esprit, censé être... en ce dimanche... de repos.

    Quatre heures. Je le retrouve enfin. C'est une après-midi magnifique. Une des plus ensoleillées depuis quelques semaines. Après avoir rapidement balayé des yeux la foule de spectateurs qui regarde le match, je le distingue. Il est encore plus beau que d'habitude. Coiffé de sa jolie casquette Kangol bleu nuit qui lui va si bien au teint, mon regard ne peut être que happé.

    Je le rejoins. Il n'a pas l'air offusqué de mon arrivée. Il a même plutôt l'air d'être content que je me joigne à lui pour regarder le match. En tout cas, il a le tact d'accepter la situation telle qu'elle est. Moi, de mon côté, je fais de même. Je l'embrasse tendrement sur la joue. Lui me répond par un large sourire et m'ouvre les bras. Pas un mot, juste de la tendresse en guise d'explication. Je tente de profiter de ce moment. Après seulement quelques minutes, les questions s'invitent à nouveau dans l'antichambre de mon cerveau. Au fond, je me demande ce qu'il va devenir. Je me retourne vers lui, le regarde avec intensité, tentant de percer le mystère qui luit dans son regard. Mais ses yeux noisette ne se fixent déjà plus. Pourtant, je crois distinguer la direction qu'il prendra. La FUITE.

    Mes yeux à moi, eux, glissent sur un chemin que je connais déjà bien mais qui ne cesse de me séduire. Depuis ses longs cils courbés jusqu'à ses mains longues et délicates, mon regard se fixe à l'approche de son torse nu, à la peau bronzée. Cette peau au goût sucré, si chaude sous mes lèvres.

    Moi, l'abeille, lui, le sucre... Ma gourmandise.

    Seulement, il n'est pas juste doré, il est cuit. Et ce qui le brûle, le consume, c'est ce qui déterminera la route qu'il empruntera. Une longue route qu'il parcourra en solitaire.
    Il ira où Stella sera Si ce n'est elle, il suivra le chemin d'une blonde ou d'une brune. Dans ces cas-là, il n'est pas difficile.

    Fini le temps des bonnes résolutions. Le soleil est là pour de bon, accompagné de son lot de légèretés. Elles sont toutes là. Elles lui tendent les bras. Ruisselantes mais tellement rafraîchissantes. Une vraie bouffée d'oxygène. Pour lui surtout. Car pour moi, c'est un énorme poids qui plombe notre couple, notre avenir ensemble.

    Je sais qu'il partira, léger, insouciant car ses pas ne sont guidés que par cette quête d'enivrement, de nouveauté, de dépaysement. Plus question de responsabilité ni de travail. Pas d'attache, pas de soucis.

    Les heures passent, les langues se délient. Et la voilà arrivée... L'heure du pamphlet sur cette société pour laquelle il n'est pas adapté. Son unique conclusion ; son camion et la fuite en avant, en mode « teufeur ». En même temps, je ne pouvais pas ignorer cette part de lui.

    Une allure nonchalante mais travaillée. Randjos, jeans troués à tout va Tantôt griffé du signe Anarchie, tantôt crayonné d'un « punk is not dead ».Tee-shirt rouge Kronenbourg, moustaches et rouflaquettes. Crête mais aussi rastas et le tout surplombé d'une casquette, décorée de capsules de bière clipsées sur les côtés de la visière. Son look de tous les jours... Un look de dur à cuire. Un vrai rempart.
    Et puis son mode de vie... Impossible de construire quoi que ce soit en couple. Un vrai vagabond. Son QG ? La fête. Une adresse ? Son Trafic aménagé.

    Et moi dans tout ça ? Dois-je endosser le rôle de la fille qui attend sur le quai que son marin rentre au port... Trop pour moi ou, finalement, pas assez. Il ne me donne rien... Ni son temps, ni sa joie, ni son attention. J'ai seulement le droit de m'occuper de ses problèmes administratifs. Et encore... c'est moi qui m'empresse de tenter de redresser la barre... car il ne me demande même pas de l'aide... Si je l'écoutais, il se laisserait emporter par les flots... Même en sachant qu'il s'échouera, à plus ou moins long terme, sur un monticule d'ennuis... Fermer les yeux ; c'est ce qu'il sait faire de mieux... et se laisser dériver. J'ai tellement envie de m'en défaire mais si seulement je savais écouter ma raison. Et si lui avait les épaules. Si je ne craignais pas qu'il ne s'enfonce. J'ai l'impression d'être son garde-fou.

    Il paraît solide seulement il est si fragile. Un sale gosse ingrat mais un gamin surtout. Je ne veux pas le laisser seul, face à ses découragements et ses démons. J'ai, quotidiennement, face à moi, une proie consentante. Malgré ses sursauts de lucidité, il est prisonnier. Il ne lutte que très rarement. Pourtant moi, je suis là. Son meilleur atout. Ne me voit-il pas ? Dévouée, aimante mais épuisée malheureusement. En bout de course. Vidée.

    Je voudrais, moi aussi, être légère, libérée de lui. Seulement comment faire ? Aimer mais quitter.
    Impossible ! Lui y arrive bien pourtant. Il aime mais part. Quitte, temporairement certes, mais il quitte.

    Il part la rejoindre... Peu importe où il la retrouve ... Chez des amis, en soirée, au café, au restaurant ou bien même à la maison ... Moi, j'assiste, bien malgré moi à ce manège qui lui fait tourner la tête. Elle le détend, le rassure, l'enveloppe d'une douce chaleur jusqu'à presque toujours l'enivrer et l'exciter.
    Elle lui donne l'assurance, l'entrain ; le fait rêver parfois aussi. Alors qu'auprès de moi, il se retrouve face à ses difficultés. Très vite, il ressent un besoin viscéral de la posséder à nouveau. Car ma volonté de le recadrer le pousse encore plus dans sa direction. Finalement, je culpabiliserais presque d'être au coeur de sa dépendance. Jamais je ne l'apaiserai ni ne lui ferai retrouver la raison. J'ai tort de vouloir le changer. On ne change pas. Mais je souffre de l'aimer. J'ai affaire à la plus indélogeable des maîtresses. Je ne saurai la supplanter ni l'anéantir. Elle sera à jamais dans sa tête et dans son sang. C'est la pire... Elle est de toutes les occasions, inévitable. Il n'aura certainement jamais la force de la quitter.

    La preuve encore ce soir... Il ne rentrera pas avec moi. La nuit tombe, les équipes quittent les vestiaires. Chacun rentre dans son foyer. Mais lui non. Il s'en va, nez au vent, mains dans les poches ; enfin... surtout une. Car il aura toujours besoin de l'autre, pour tenir, non pas ma main, mais sa bière.

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