Thème 2017: Drôle de climat

Coup de coeur 2017

"Elémentaire"

de Yves Maurice


    Un jour, le sage qui vit au milieu du marais et qui veille sur la bonne marche du monde perçut des appels de détresse provenant des quatre coins de l’horizon. Tremblements de terre, tsunamis, sécheresse, inondations, incendies, ouragans. Tel était le quotidien des Terriens. C’est du moins ce que rapportait chaque soir le journal de 20 heures à la télévision.
    « C’est à cause du réchauffement de la planète, affirmait un éminent climatologue.
    – On n’y peut rien, se défendait un homme politique.
    – C’est trop tard, concluait un économiste. Prendre des mesures pour la préservation de l’environnement ne ferait qu'accroître la faiblesse des marchés et la pauvreté des pays surendettés.
    Le vieux sage en eut assez d’entendre ces sornettes. Le monde allait mal. Le monde le réclamait. Sa clairvoyance il apporterait. Mais quand il voulut se lever, il vit que les années avaient passé. Ses jambes ne pouvaient plus le porter.
    Il pensa aussitôt à son neveu. Ce grand adolescent, pas très futé mais qui savait parfois se montrer courageux, voyagerait à sa place. Il fallait le convoquer de toute urgence.
    Le message qu’il laissa sur le portable du garçon était clair et précis : « Rapplique immédiatement ! J’ai besoin de ton aide ! ». Dès son réveil, peu avant midi, le garçon regarda sa messagerie et ne put retenir son mécontentement.
    « Quel enquiquineur ! Comme si je n'avais que ça à faire ! J'espère qu'il a au moins prévu de m'offrir un cadeau pour mon anniversaire ! »
    En quelques coups de pouce, la réponse s’envola vers le marais : « j’ariv ».
    Maugréant, râlant, pestant après son oncle qui le privait de repos, le neveu prit une douche et s’habilla après s’être aspergé de déodorant qui sentait tout sauf les fleurs des champs. Il râla davantage quand il s'aperçut que le réservoir de son scooter était vide. La marche à pied n'était pas son sport favori.
    « Ce vieux grippe-sou aurait pu m’envoyer un billet de vingt euros pour l'essence », marmonna-t-il en prenant son sac à dos.
    Puis il sortit et prit la direction de la maison de son oncle.
    Marche le jour, marche la nuit, longue est la route qui mène là où demeure le vieux sage.

    Arrivé en bordure du marais, le garçon se reposa un instant puis monta à bord d’une barque et se mit à ramer. Il atteignit le refuge de son oncle au moment où le soleil quittait l’horizon. S'il voulait un beau cadeau d'anniversaire, il devait maintenant montrer bonne figure. Jouer le rôle du gentil garçon ravi de voir son vieil oncle adoré. Sourire aux lèvres, l’air affable, la mine réjouie, le neveu franchit la porte du vieux sage. Il dit d’une voix qui se voulait des plus agréables :
    « Bonsoir mon oncle ! Merci de m’avoir invité à venir passer la soirée chez toi.
    – Bonsoir mon cher neveu. Je suis heureux de te voir. Mais ne me prends pas pour un nigaud. Je sais fort bien que si tu es venu, c'est que tu espères avoir quelque chose en retour. Je te vois deux fois l'an : le jour de Noël et celui de ton anniversaire. Je me demande toujours comment tu fais pour te souvenir du chemin qui mène à ma maison. »
    Inutile de répliquer. On ne pouvait rien cacher à ce vieil homme plus rusé qu'un renard.
    « J’ai une mission très importante à te confier. »
    Au mot mission, le garçon écarquilla les yeux et ouvrit grand ses deux oreilles. Pour lui, ce mot était synonyme d'aventure. Une fois sa mission accomplie, toutes les télévisions du monde accourraient l'interviewer. Il deviendrait aussi célèbre que les stars de cinéma et gagnerait beaucoup d'argent. Il deviendrait aussi riche qu’un footballeur, et s'achèterait tout ce dont il avait envie.
    L’oncle poursuivit :
    « Tu n’es pas sans méconnaître les malheurs qui touchent notre monde. J’aimerais adoucir les tourments de l'humanité.
    – C’est bien, approuva le garçon qui se voyait déjà dans la combinaison de Superman. Je devrai faire quoi ?
    – Mes jambes ne peuvent me porter au-delà du seuil de cette demeure. Va pour moi rencontrer cette nature qui semble si mal en point. Demande-lui la raison de ces catastrophes. Pourquoi ces tremblements de terre, ces inondations et ces sécheresses à répétition, ces typhons, ces incendies ? Si tu acceptes de mener à bien cette tâche, ma reconnaissance te sera éternelle et ta récompense sera grande.
    – Ben, balbutia le garçon qui ne comprenait rien au discours de son oncle. Je vais voir qui au juste ?
    – Commence par interroger Dame Terre. Demande-lui pourquoi sa peau tremble tout le temps. Va mon enfant. Que la paix, la force et la joie t’accompagnent. »
    Le garçon semblait satisfait. Son oncle avait dit l'essentiel : en échange d’une simple question, il recevrait un magnifique cadeau.
    Il quitta le marais au lever du jour.

    Marche le jour, marche la nuit.
    À son retour, il réclamerait à son oncle tout ce qui lui passerait par la tête. Pourquoi pas une moto ? Une rouge et jaune. Comme celle de son meilleur copain. Un engin qui ferait beaucoup de bruit.

    Longue est la route qui mène là où demeure Dame Terre.
    Le garçon s’attendait à voir une Terre joufflue comme un potiron, gaie, souriante, les bras chargés de bonnes choses à manger. Il fut surpris de constater que Dame Terre était maigre, le visage émacié, les traits tirés, les yeux cernés. Pas besoin d'être géologue pour comprendre que Dame Terre était malade.
    « Ma peau se craquelle, dit-elle d'une voix souffreteuse. Sur tous mes continents, l’homme me suce le sang jusqu'à la dernière goutte. Il creuse des trous partout pour piller mes réserves de pétrole, de gaz ou de charbon. Il gaspille mes minerais de fer, de zinc ou de cuivre. Il vole mon or et les richesses que j'ai économisées durant des millions d'années. Il me dépouille de mon manteau d'arbres, arrache mes haies et recouvre le sol de bitume et de béton. Ma peau sèche sous les rayons du soleil. Mon corps nu devient jour après jour un immense désert.
    – Que faut-il faire pour apaiser votre souffrance ? demanda timidement le garçon.
    – Tant que l’homme me traitera de la sorte, je crains que le mal soit incurable gémit Dame Terre. Par moment, la fièvre me prend et, pour le malheur de tous, je frissonne et ma peau se met à trembler. »

    Le garçon ôta sa casquette. Il se gratta la tête pour mieux réfléchir. Il pensa à l'essence qu'il gaspillait en tournant en rond dans son quartier avec son scooter. Mais bah, quelques gouttes d'essence en plus ou en moins, cela ne changeait rien.
    « Je vais rendre une petite visite à Dame Eau, annonça-t-il. Je lui demanderai d’arroser vos déserts et les plantes reverdiront.
    – Merci mon petit. Tiens, prends ces quelques fruits. Ceux-là sont bons, ils ont été cultivés sans produits chimiques.
    Le garçon remercia Dame Terre, et, le sac à dos bien rempli, il reprit sa longue marche.

    Marche le jour, marche la nuit.
    Pour un tel voyage, il exigerait de son oncle un ordinateur portable de la dernière génération.
    Longue est la route qui mène là où demeure Dame Eau.

    Une eau profonde et calme, limpide et généreuse, fraîche et poissonneuse. C’est comme cela que le garçon imaginait Dame Eau. Une eau frétillante de vie. Il s'aperçut aux premiers clapotis qu’il se trompait. Dame Eau avait, elle aussi, mauvaise mine.

    « J'ai été propre pendant des millénaires, lui dit-elle en glougloutant. Libre d'aller et venir à ma guise. J'arrosais les forêts et les pâturages pour abreuver les plantes et les animaux. Depuis que l'homme est devenu le maître sur Terre, il me retient captive dans des lacs artificiels, il détourne le lit de mes rivières ou m'emprisonne dans des tuyaux sans fin. Et quand il s'est servi de moi, je deviens une véritable poubelle dans laquelle il jette toutes sortes de cochonneries. Les déchets des villes, des usines et des champs s'accumulent dans toutes mes cellules.
    – Que faut-il faire pour que cessent vos souffrances ? demanda le garçon.
    – Tant que l’homme se servira de moi de la sorte, je crains que le mal ne soit incurable, gémit Dame Eau.
    – Mais pouvez-vous quand même faire reverdir le manteau de Dame Terre ?
    – Cela ne dépend pas de moi. Demande à mon ami l'Air. C'est lui qui fait voyager les nuages et fait pleuvoir sur la Terre. »

    Le garçon ôta sa casquette. Il se gratta la tête pour mieux réfléchir. Il pensa à l'eau qu'il utilisait quand il prenait un bain. Mais bah, quelques litres d'eau en plus ou en moins, cela ne changeait rien.
    « Je vais rendre une petite visite au ciel, annonça-t-il. Ton ami l'Air trouvera certainement une solution.
    – Merci mon petit. Tiens, prends cette gourde. Elle contient l’eau sauvage des montagnes. Elle t'apportera force et vitalité. »
    Le garçon se contenta de dire merci, et, sac à dos bien rempli, il reprit sa longue marche.
    Marche le jour, marche la nuit.
    Cette fois-ci, il fallait demander le paquet ! Un grand écran avec le home cinéma et tout le tralala. La visite au ciel valait bien cela.
    Longue est la route qui mène là où dorment les nuages et le vent.
    Bleu. C’est la couleur qui venait à l’esprit du garçon quand il prononçait le mot ciel. Un beau ciel d’azur qui se teinte timidement de rouge au lever du jour avec un troupeau de petits nuages blancs poussés par le vent.
    La réalité avait un autre visage. Monsieur Air était enflé. Aussi ventru qu’un ballon de baudruche prêt à éclater.
    « J’ai chaud ! souffla-t-il. Avec tout ce que l’homme m'envoie dans les poumons, j’ai de brusques poussées de fièvre. Je suis devenu allergique au gaz carbonique et ne supporte plus les fumées des automobiles, des avions et des cheminées. Je tousse, je renifle, j’éternue. Et pour le malheur de tous, mes vents balaient avec violence les terres et les océans.
    – Vous pourriez au moins envoyer vos nuages au-dessus des déserts et des cultures.
    Monsieur Air suait à grosses gouttes. Il s'essuya le front avant de répondre :
    – Les nuages obéissent aux lois de l'atmosphère. Et tout est déréglé depuis qu'on me balance tous ces gaz dans le nez.
    – Que faut-il faire pour apaiser vos souffrances ?
    – Tant que l’homme m’enverra ces produits qui me polluent et m'asphyxient, je crains que le mal ne soit incurable. »

    Le garçon ôta sa casquette. Il se gratta la tête pour mieux réfléchir. Il pensa aux produits en bombe qu'il utilisait. Il pensa aussi à l'odeur des gaz qui s'échappaient de son scooter quand il le faisait vrombir dans le garage. Mais bah, quelques petits pschitts de déodorant et un peu de gaz d'échappement, cela ne changeait rien.
    « Si vous avez trop chaud, je vais rendre une petite visite au Feu, annonça le garçon. Je lui demanderai s'il peut faire quelque chose.
    – Merci mon petit. Pour te récompenser, prends cette boîte, elle contient de l’air pur, exempt de toute particule nocive ou nauséabonde. Je l’ai capturé jadis au-dessus de l'Antarctique. »
    Le garçon se contenta de dire merci, et, sac à dos bien rempli, il reprit sa longue marche.

    Marche le jour, marche la nuit.
    De nouvelles envies lui traversèrent l’esprit. Même s'il n'avait pas l'âge de la conduire, il demanderait à son oncle une voiture. Une décapotable rouge avec quatre pots d'échappement. Mais il pensa à l'Air et se dit que deux pots d'échappement seraient peut-être suffisants.
    Longue est la route qui mène là où demeure le Feu.

    Le garçon brûlait d’impatience de rencontrer ce Feu si merveilleux. Celui des feux d'artifice, des feux de Bengale ou des feux follets.

    Le feu qu'il rencontra avait un teint jaunâtre. Mais, pour un feu, cela lui parut normal. En effet, ce feu pétait des flammes. Il dévorait avec appétit une immense pinède. Le garçon le salua poliment et lui parla des soucis de la Terre, de l'Eau et de l'Air.
    « Ce n'est pas de ma faute si tout va mal ! s'enflamma le Feu. Moi, je fais mon boulot de feu. Tout allait bien avant l'apparition de l'homme. Je m'amusais de temps en temps avec la foudre. Je me contentais de brûler un buisson ici et là. Mais depuis que l'homme m'a domestiqué, il se sert de moi pour faire n'importe quoi. Il incinère ses ordures. Il chauffe les maisons plus que de raison. Je produis même de l'électricité en brûlant d'énormes quantités de gaz et de charbon. Certains m'utilisent aussi pour détruire des forêts. Comme cette pinède. Je me régale mais cela ne m'amuse plus de voir souffrir les arbres.
    « Eh bé ! soupira le garçon, ce n'est pas drôle.
    – Et ce n'est pas tout, reprit le Feu. À cause de la couche d'ozone de l'atmosphère qui s'amincit, mon grand frère le Soleil chauffe de plus en plus la planète.
    – On pourrait peut-être lui demander de baisser sa température de quelques degrés, proposa le garçon.
    – Impossible ! Le Soleil obéit aux lois des étoiles. Il illumine le ciel depuis des millions d’années et son thermostat est programmé pour l’éternité.
    – Que faut-il faire alors ?
    – C'est à toi et à l'humanité tout entière de trouver la solution. »

    Le garçon ne retira pas sa casquette, le soleil tapait vraiment trop fort. Il pensa aux ordures qu'il brûlait au fond du jardin avec son père. Mais bah quelques panaches de fumée noire en plus ou en moins, cela ne changeait rien.
    « Du moins je l'espère, murmura-t-il.
    Puis, s'adressant au Feu, il ajouta d'un ton grave :
    – Je vais rapporter vos paroles à mon oncle. »
    Le Feu lui offrit la plus belle de ses flammes. Une jaune teintée d'orange et de bleu.
    Le garçon remercia chaleureusement le Feu, et, sac à dos bien rempli, il reprit sa longue marche pour rendre compte de sa mission auprès de son oncle.

    Marche le jour, marche la nuit.
    Aucune idée de cadeau ne lui vint à l'esprit. Pendant tout le trajet du retour, le garçon resta muet et songeur.
    Longue est la route qui mène où demeure le vieux sage.

    Il se présenta devant le vieil homme au coucher du soleil.
    « Alors mon enfant, m’apportes-tu de bonnes nouvelles ?
    – Je crains que non mon oncle. La plupart des cataclysmes qui touchent notre planète sont dus à l'homme.
    – À l’homme me dis-tu ? Voilà qui me rassure.
    – Il y a donc un remède ?
    – Oui, mais le bien viendra plus lentement que le mal.
    – Que faut-il faire ?
    – Il faut faire confiance en l’homme mon enfant et attendre.
    – Attendre quoi ? Moi, ça fait des jours que j’attends mes cadeaux d'anniversaire et je n'ai toujours rien eu !
    – N’as-tu pas déjà été récompensé ?
    – Tu parles. On m’a offert juste de quoi manger et boire.
    – Tu as aussi de quoi respirer et de quoi te chauffer. »

    Le garçon retira sa casquette et se gratta la tête. Il pensa à son scooter, à l'eau du bain, aux ordures dans le fond du jardin. Il pensa aussi à la moto rouge et jaune, au home cinéma, à la belle voiture décapotable avec ses deux pots d'échappement chromés.
    Après un long moment de réflexion, il répondit :
    « Je crois que tu as raison tonton.
    Le vieux sage sourit. Il venait d'apercevoir une petite lueur briller dans le regard de son neveu. Il en fut très heureux.
    – Bientôt, dit-il, notre Terre sera belle car ce que tu as compris aujourd’hui, tous les enfants du monde le comprendront un jour aussi.
    – Oui, mais on n’a plus le temps d’attendre. Pour mon anniversaire, je veux bien une bonne paire de chaussures de marche. Ma mission n’est pas finie si je veux que notre vieille planète accueille encore la vie dans les siècles à venir. »

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