Thème 2017: Drôle de climat

Coup de coeur 2017

"La clim'"

de Thomas Burnet


    « Et il a dit : Ah !
    – Ah ? C’est tout ?
    – Non, Ah, c’est Ah et tout, c’est tout…
    – Il s’est arrêté là ?
    – Oui. Après il est tombé. Il a dit : Drôle de clim ! Après, il a ajouté Ah ! et il est tombé. »
    L’inspecteur bedonnant porta son stylo à la bouche et mâchouilla le bouchon. De son autre main, il frotta son crâne nu, rajusta ses lunettes et répéta, songeur : Drôle de clim ! Ah ! Puis, il fronça les sourcils en demandant :
    « Et c’est vrai ?
    – Quoi donc ?
    – Ben qu’elle est drôle votre climatisation ?
    Colin haussa les épaules avant de répondre :
    – Ben pas particulièrement… J’ai pris le modèle de base, celui qui donne les informations importantes : température extérieure de la maison, du quartier, avec prévision sur sept jours et la recette du flan au caramel.
    Il réfléchit.
    – Après, il trouvait peut-être le caramel amusant…
    Il compléta en secouant la tête :
    – Moi en tout cas, cette climatisation ne m’a jamais fait particulièrement rire.
    – Je vois. » conclut l’inspecteur qui avait plutôt l’air de penser. Il s’éloigna du caisson pour revenir vers la porte d’entrée de la maison, un beau pavillon triangulaire du quartier de Pamplemousse, récemment sorti de terre. Tout autour, des pelleteuses et des grues étaient en train de déterrer et de faire émerger une maison ronde, un bâtiment hexagonal et, au grand désespoir de ses propriétaires, une forme quelconque, irrégulière, à mi-chemin entre l’ouvre-boîte et le bougeoir. La femme s’arrachait les cheveux pour savoir comment la meubler. C’est le risque quand on achète un terrain nu…
    Colin et Chloé étaient satisfaits de leur triangle et l’avaient repeint et décoré avec goût fraise et menthe fraîche.
    L’inspecteur Boris se plaça sur le paillasson :
    « Donc il est parti de la porte d’entrée, il a fait neuf pas vers le caisson de climatisation avant de prononcer sa phrase fatale…
    – C’est cela. » confirma Chloé, qui avait laissé sa sœur noyer son chagrin dans l’évier de la cuisine. Il se débattait avec vigueur, mais elle le tenait fermement et semblait près de le maîtriser.
    L’inspecteur fit une moue étrange avant de placer lentement sa main derrière son dos. Il toisa Colin avant de décompter : « Attention… un, deux… Trois ! » Il sortit sa main cachée en exhibant un poing fermé. Colin eut tout juste le temps de tendre son index et son majeur puis de les replier légèrement. « Pierre » dit l’un, « Lapin » répondit l’autre.
    L’inspecteur sourit : « La pierre assomme le lapin ».
    Colin souffla mais prit un air résigné. Il présenta ses poignets sans rechigner.
    « Monsieur Colin… C’est quoi votre patronyme déjà ?
    – Monton.
    – Dans l’bus ?
    – Non, dans le train, ma mère avait le mal de l’asphalte.
    – Je comprends… Je disais : Monsieur Colin Monton, je vous arrête pour le meurtre de votre beau-frère ici présent décédé. Vous avez le droit de garder le silence mais tenez-le fermement, ça casse. Tout ce que vous direz pourra et sera retenu contre vous, alors ayez des paroles réconfortantes, ça vous tiendra chaud cette nuit. »
    Il lui passa les menottes. Colin les mit dans sa poche et ils se dirigèrent vers la voiture.
    « Attends chéri ! cria Chloé en le rattrapant, Tiens ! » dit-elle en lui donnant un petit cadre contenant une photo d’elle en train de faire une de ses plus belles grimaces. Elle s’approcha de lui et il déposa un baiser fougueux sur ses lèvres accueillantes. Elle lui rendit ce baiser en ajoutant un peu de son parfum d’iris. Il le glissa dans sa poche avec le cadre et suivit l’inspecteur dans la voiture décapotable. La police scientifique vint prendre le cadavre du défunt mort et l’emporta vers la morgue municipale.

    En arrivant dans sa cellule, Colin trouva un clou disponible au mur et y afficha la photo de Chloé au milieu de photos d’autres garçons et filles qui grimaçaient à un tel point et de telle façon, que de tous ceux qui grimaçaient déjà mieux que les autres elle grimaçait encore mieux
    « On dit À qui mieux mieux, le corrigea une voix sortie de l’ombre.
    – Ah… merci », répondit Colin.
    Il était tard, la pièce était sombre. Il distinguait des formes et quelques ronflements s’élevaient de si de la et de dos. Il s’assit sur la chaise numéro six. Le dossier s’inclina doucement, un oreiller apparut sous sa tête et une couette duveteuse l’enveloppa chaleureusement. Une petite berceuse s’éleva du mur derrière lui et il s’endormit bien vite, ajoutant son ronflement au concert de ceux de ses camarades de cellule, devant les applaudissements des spectateurs du soir.

    C’est un vibrement qui réveilla Colin. La couchette tremblait légèrement. Petit à petit, elle se releva et redevint une simple chaise de prison. Colin découvrit ceux qui partageaient sa petite cellule de 134 m². Il y avait cinq autres détenus avec lui, dont six hommes. Alors que certains avaient commencé une partie de billes, d’autres jouaient à la bataille et un dernier révisait pour son examen dentaire de la semaine suivante. Le nouveau détenu s’avança vers le buffet de petit-déjeuner et déposa sur son plateau un chaud cola, un croissant et un grand verre de jus d’ananas. Il rejoignit la table et se dépêcha de manger sa viennoiserie avant qu’elle ne grossisse trop.
    Alors qu’il avait fini, fait sa vaisselle et rejoint d’autres détenus pour négocier qu’on lui prête une bille, une voix résonna contre les murs des cellules :
    « Monsieur Colin Monton est attendu dans la sale d’interrogatoire numéro 3. »
    Il salua ses codétenus, ouvrit la grille, monta deux étages avant de se présenter à l’accueil de la sale. On l’informa que suite à l’interrogatoire précédent, il restait quelques dents à ramasser et un peu de sang à nettoyer. Il s’assit sur une chaise d’attente au son de la présentatrice radiophonique.

    « Écologie. Après les pluies diluviennes de la semaine dernière, interrompues toutes les trois heures par des bourrasques de vent grêleux, la météo nous révèle de nouvelles surprises cette semaine : les prévisionnistes annoncent de grandes heures de soleil radieux et intense, interrompues par quelques minutes de couverture nuageuse qu’on annonce si dense qu’il est possible que la nuit tombe en pleine journée. N’oubliez pas d’allumer vos phares et prenez garde de ne pas vous endormir au volant.
    Politique. Le président de la République a décidé de venir en courant jusqu’à Matignon, les députés « En Marche » demandent des éclaircissements et une actualisation de la dénomination du groupe parlementaire. Le Premier ministre… »
    Le coucou du poste de police interrompit la voix de la présentatrice pour sonner dix heures sept. Au même instant, on lui fit signe qu’il pouvait entrer dans la propre d’interrogatoire.
    Un léger parfum de vanille se dégageait des murs et des sols. C’était la même odeur que le savon qu’il utilisait lorsqu’il passait l’été chez ses grands-parents.
    Il se sentit partir loin. Le soleil était écrasant dans un ciel bleu soutenu et se présenter sous son feu était risqué. Il revoyait dans son dos la maison de ses plus belles vacances. Une maison située dans les Landes qui lui évoquait surtout de l’ombre, beaucoup d’ombre et surtout celle à paupières de sa cousine qui avait nourri à la cuillère ses fantasmes de jeune adolescent avec générosité.
    Il avait toujours trouvé étrange ce moment où le sexe devenait si important. La période où cette chose qu’on a entre les jambes détermine ce qu’on est, ce qu’on devient et notre rapport aux autres. Avant, elle s’appelait Ursula et ils jouaient aux explorateurs, à cache-cache, à cousin-cousine, à frère et sœur, à papa et maman, à copain-copine et à saute-mouton. Un été, elle était devenue une fille, une vraie, avec des hanches, deux pointes mystérieuses et prometteuses sous le T-shirt et de la pudeur. Lui était devenu un garçon, avec ses poils, sa voix perchée sur des montagnes russes et une imagination indécente. Alors qu’il n’avait rien demandé et qu’elle n’avait rien répondu, leurs rapports n’étaient plus aussi simples. Il en avait beaucoup voulu à la nature, aux parents et au dieu que ses grands-parents allaient prier tous les dimanches matin. Pourquoi brouiller une relation parfaite ? Pourquoi créer cette tension ? Pourquoi ajouter une attirance qui altérait la belle innocence ?
    Lorsqu’il revint à lui, deux policiers le tenaient en joue. Ça tirait un peu, surtout à gauche. Le policier qui le pinçait fermement cria très fort :
    « Monsieur Monton, je répète ! Au nom de la loi, je vous ordonne de stopper immédiatement cette évasion !
    Colin les rassura :
    – C’est bon, c’est bon. Je suis là. »
    Les hommes le lâchèrent aussitôt mais continuaient à lui jeter des regards menaçants. Ils frappèrent contre le miroir placé à l’autre bout de la propre qui avait déjà regagné un petit peu de poussière et une crotte de nez jetée discrètement au sol par un des policiers. L’inspecteur Boris entra avec gravité. Il s’assit avec solennité. Les deux policiers trouvèrent qu’il y avait trop de monde et sortirent rapidement.
    « Monsieur Monton, commença l’inspecteur, je dois vous rappeler qu’au sein de nos locaux, toute évasion est passible d’une inculpation, surtout si celle-ci s’avère préméditée.
    – C’est la vanille » répondit l’homme qui sentait encore sur sa peau la douceur de son enfance, un peu navré d’avoir provoqué ce remue-ménage.
    L’officier acquiesça avec bonhomie :
    – Ah mais là c’est différent ! La vanille, c’est imparable !
    Il reprit son sérieux avant d’énoncer :
    – Monsieur Monton, vous êtes disculpé de toute charge concernant votre réussite d’évasion.
    Puis il demanda en lui adressant un clin d’œil :
    – C’était bien ?
    – Oh oui, répondit Colin, enjoué.
    – Très bien, autant que ça serve… »
    Il prit le dossier de sa chaise, le posa sur la table et l’ouvrit. Une photo du cadavre de son beau-frère décédé apparut.
    « Il était bien foutu quand même, lâcha Colin.
    – C’est certain, confirma l’inspecteur.
    – Mais très con.
    – Vous médisez des morts ?
    – Médites, non ?
    – Jean sait rien.
    – Tout le monde me l’a déjà dit, mais vous ?
    – Non plus. »
    Ils haussèrent les épaules de concert plutôt classique. L’inspecteur Boris l’incita à poursuivre d’un mouvement de tête :
    « Ben quand je dis qu’il était con, je ne médite pas vraiment, je l’insulte surtout, mais c’était vrai de toute façon. C’est pas pêché de mentir ?
    – Je ne sais pas, je ne les digère pas bien.
    – Ah… »
    Un silence entra dans la pièce et tourna autour des quatre personnes. Il les renifla ce qui gêna un peu Colin mais l’officier de police finit par le chasser. Il reprit :
    « Aviez-vous des raisons de vouloir la mort de votre beau-frère ?
    – À part sa connerie ?
    – À part.
    – À part sa beauté agaçante ?
    – À part.
    – À part sa grande richesse ?
    – Intérieure ?
    – Bancaire.
    – À part.
    – À part son avarice maladive ?
    – Quel traitement ?
    – Klapexil, 300 mg, matin et soir.
    – À part.
    – À part ses idées politiques de merde ?
    L’inspecteur ne répondit pas tout de suite. Il réfléchit quelques instants avant de reprendre :
    – Si je résume bien, vous aviez quelques griefs contre lui ?
    Colin se gratta le coude :
    – Des griefs, je ne sais pas. Est-ce qu’on peut tuer quelqu’un à cause de son arrogance, de son manque de loyauté, de sa muflerie, de son incroyable grossièreté et de ses chaussures taille quarante-trois ?
    – Il y en a qui tuent pour des lasagnes pas assez gratinées.
    Il laissa un blanc avant de continuer :
    – Mais il n’y a rien de vraiment étonnant à tout ce que vous me décrivez là… Tous les beaux-frères sont comme ça, non ?
    – Je ne sais pas, je n’en avais qu’un et c’était déjà bien suffisant.
    – Vous n’y êtes pour rien alors ?
    – Oh… De là à dire que je n’y suis pour rien… C’est tout de même à moi qu’il parlait. Je ne suis pas biologiste. J’ai peut-être eu un mot, une intonation ou une réaction qui a provoqué son nouvel état…
    L’inspecteur consulta ses notes et demanda :
    – Il a dit Drôle de clim ! Ah !
    – Au point d’exclamation près.
    – Il était comment le Ah ?
    – Avec un a et un h.
    – Nous allons nous concentrer sur le A. Ouvert ou fermé ? Ah ou plutôt âh ?
    – Plutôt äh.
    – Ah !
    – Non, äh.
    – Mais c’est moi qui dis Ah, là… C’est important comme nuance. Il fallait le préciser dès la première page, ça aurait fait gagner du temps au lecteur ! »
    Il se leva, rejoignit le téléphone, prit le combiné et composa un numéro en binaire avec une noire à 120.
    « Allô, la morgue ?
    – …
    – Oui, Chick, je sais que tu ne t’appelles pas La Morgue, mais c’est plus rapide comme ça.
    – …
    – Non, ça ne me dérange pas. D’ailleurs, on dit bien Appelle la police ! On ne dit pas Appelle Boris.
    – …
    – Bon, je peux en placer une ?
    – …
    – Tu me mets cinquante euros sur Eurotunnel s’il te plait.
    – …
    – Très bien. Sinon, pour le décès de cet après-midi…
    – …
    – Oui. La déclaration du témoin était erronée. Le décédant aurait dit Drôle de clim ! Äh ! Avec un Äh comme çÄ.
    – …
    – Tu es sûr de ton diagnostic ? »
    – …
    – Très bien. Bonjour aussi à Alise. Salut ! »
    Il passa le combiné à solennité et gravité qui le posèrent d’un seul geste.
    « Bien. Monsieur Monton, nous vous remercions de votre témoignage. C’était une crise cardiaque. Le légiste est formel. Vous ne pouviez rien y faire.
    Colin eut un souffle de soulagement.
    – Je peux y aller alors ?
    – Bien entendu, vous êtes un homme libre monsieur Monton.
    Il se leva et s’avança vers la porte. Il s’arrêta soudain et demanda :
    – Euh… pour la photo de ma Chloé ?
    – Est-ce que ça vous ennuie si on la garde ? Elle pourrait remporter le prix cette année ! Et puis avoir de belles grimaces comme ça, ça réchauffe le cœur des gars qui n’ont personne qui les attend à la maison.
    – Pas de problème. Je pense qu’elle sera contente. »
    Colin sortit de la presque-propre et rejoignit l’entrée du poste de police. Il passa la porte et s’arrêta sur le perron. Là, il leva les yeux et découvrit un étrange spectacle, comme annoncé à la radio, des nuages denses masquaient la lumière du jour à un tel point qu’on se croyait en pleine nuit. Il resta quelques instants à regarder l’étrange spectacle des nuages noirs qui passaient jusqu’à ce qu’une trouée apparaisse. Il dut porter la main à ses yeux pour ne pas être trop ébloui par cette brusque lumière. Quand il habitua de nouveau son regard, il découvrit une nuée arc-en-ciel qui auréolait la voûte céleste à la façon d’une aurore boréale. Un immense sourire naquit sur son visage et il se perdit dans la contemplation de ce spectacle inédit. La trouée s’agrandit quelques secondes plus tard et le ciel reprit en un instant sa couleur bleue habituelle.
    Il finit de descendre les marches et s’engagea sur le trottoir d’un pas léger.

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