Thème 2019: Une brèche dans le mur

Bonus 10ème édition

"Gisèle"

Jean-François Dominiak


    « Bonsoir mon amour.
    – Ah non, je rêve ! Vous ici ? Je croyais que les murs étaient épais.
    – Je vous aime.
    – Et alors, est-ce une raison suffisante pour profiter d’une brèche dans le mur pour venir me le chuchoter à l’oreille ?
    – Je pense que oui.
    – Et si votre présence m’insupporte ?
    – La vôtre ne m’insupporte pas.
    – Je vous battrai froid alors.
    – Si vous voulez, mon amour, j’ai l’habitude.
    – Pourrions-nous en finir, une bonne fois pour toute ?
    – Vous pouvez essayer, mon amour. Mais je doute que ma passion s’éteigne. Surtout maintenant. »

    Ils n’arrêteront donc jamais de se chicaner ces deux-là. Je vais vous raconter.
    Jean-Albert n’avait jamais compris les femmes. D’aucuns disaient qu’il n’avait jamais compris les hommes non plus. Et lui-même émettait des doutes sur sa compréhension de lui-même. Il se voulait un être ouvert au temps qui passe, réceptacle du hasard. Accueillant et gentil. La vie lui montra que ça ne marchait pas ainsi. Mais Jean-Albert n’en avait cure. Et il persévéra.

    Dès sa naissance, quelque chose lui échappa. Alors qu’il sortait tout bleu du ventre de sa mère et que sa respiration refusait de passer de l’apnée euphorique à la senteur délétère de l’atmosphère terrestre, un troupeau de sages-femmes se mit en tête de l’amener à la vie à grands coups de claques sur les fesses. Il faut dire que pour elles, il ne s’agissait pas de l’amener à la vie, mais plutôt de le ramener à la vie. Première incompréhension. Le vocabulaire est une arme terrible de mort et de vie. Il le découvrit derechef, même si le sien de vocabulaire était plus que balbutiant… quoique, est-on vraiment balbutiant quand on vient au monde, ou bien fait-on mine de l’être afin d’oublier au plus vite ce monde cauchemardesque dans lequel nos parents nous plongent sans nous demander notre avis. Oublier ce monde au moment où on y entre, avec cette conscience de l’instant qui ne sera plus. Oublier ce monde, pour ne vivre que le sien, au fond de soi. Et balbutier.

    Je m’égare. Revenons à notre sujet principal, Jean-Albert et son incompréhension des femmes.
    Après une naissance tumultueuse, Jean-Albert vécut une enfance tranquille. Troisième fils d’une fratrie qui compterait un jour jusqu’à cinq fils, il était celui qui aurait dû être la fille ou la sœur, en fonction de l’angle généalogique pris. Autant dire que sa personnalité profonde, celle que l’on dit qu’elle marque à tout jamais l’individu, celle dont ne sont responsables que les plus grands qui vous entourent au moment de votre naissance, était pour le moins ambiguë. Fille ou fils ? Sœur ou frère ? Nana ou mec ? De surcroît, arrivé bien après les deux aînés et bien avant les deux derniers, Jean-Albert se retrouvait dans la situation de l’exilé politique dont on ne sait jamais s’il fait vraiment partie de la même nation que ceux qui l’ont accueilli. Mais à la différence des exilés politiques, Jean-Albert s’en fichait de ne pas être mieux accepté. Au contraire même, cette tolérance aimable lui permettait de rester dans son monde, celui d’avant qu’il devienne bleu.
    Car il faut que je vous dise à ce stade du récit : Jean-Albert était resté bleu depuis sa naissance. Les sages-femmes n’étaient pas en cause. Elles avaient fait tout leur devoir avec le plus extrême professionnalisme. Mais Jean-Albert, dans l’instant de lucidité qu’il avait eu avant de sombrer dans l’anonymat de sa vie à venir, avait décidé de rester bleu. Juste pour rester différent. Juste pour rire un peu. Le problème, c’est qu’après cet instant de raison, il avait oublié que c’était lui qui avait décidé de rester bleu. Et il était donc resté bleu. Sans savoir pourquoi.

    L’enfance de Jean-Albert ne fut pas si difficile à vivre pour lui. Certes, sa peau bleue lui valait de nombreuses remarques hostiles : depuis le regard interloqué des adultes, jusqu’aux quolibets des enfants de son âge. Mais ses parents avaient le chic de retourner les situations en mettant le doigt sur les propres difformités des moqueurs, car comme chacun sait, nous avons tous des difformités. De surcroît, Jean-Albert était particulièrement brillant à l’école, raflant tous les Premiers Prix dans toutes les matières, y compris en natation, en escrime et au violoncelle. Jean-Albert était un très bon élève, n’en déplaise à tout le monde. Et ceci n’arrangeait pas ses affaires au plan social. Jean-Albert n’avait pas d’amis. Mais il s’y était fait, et il trouvait tout autant de satisfaction dans ses études et dans la découverte du monde.

    Et puis un jour, il croisa le regard de Gisèle.
    Il devait avoir dix-huit ans. Elle en avait tout autant. Désabusé d’être si excellent dans ses études, il avait opté après l’obtention du Baccalauréat en section scientifique pour une formation de luthier dans un institut spécialisé en la matière. Personne ne comprenait ce choix, y compris son professeur de philosophie qui l’encourageait plutôt vers une carrière dans les entreprises. Mais après mûre réflexion, Jean-Albert pris sa décision : il deviendrait luthier. Et il le devint. L’un des meilleurs de son temps.
    Gisèle était un peu pareille. Certes, sa peau n’était pas bleue. Bien au contraire, elle rassemblait en elle-même tous les canons de la beauté auxquels un mâle occidental de l’âge de Jean-Albert pouvait rêver à cette époque. Je vous laisse imaginer. Mais elle avait vécu son enfance de manière solitaire, pour tout un tas de raisons dont le récit détaillé ne viendrait qu’alourdir ici le propos sans pour autant apporter quelque chose à l’intrigue.
    Donc, un certain matin d’octobre, Jean-Albert et Gisèle se retrouvent côte-à-côte sur les bancs de leur école de lutherie perchée au fin fond des Vosges, comme il se doit. Gisèle s’installe en gratifiant Jean-Albert d’un « bonjour » si étincelant que Jean-Albert en chavire. C’est la première fois que quelqu’un le salue ainsi sans appréhension. Lui-même répond à ce salut. Le cours s’engage, présentant aux étudiants qui ont eu la chance d’être sélectionnés, le contenu des années qu’ils vont vivre dans l’institut. Gisèle est très concentrée. Jean-Albert n’a d’yeux que pour elle. Le cours arrive à son terme.
    « A tout à l’heure à la cantine, lui ordonne Gisèle.
    – Heu, oui. A tout à l’heure. »
    Ainsi naquit l’amour fou de Jean-Albert pour Gisèle.
    Ils passèrent leurs trois années de formation en bons camarades, Jean-Albert passant ses nuits à rectifier les tables d’harmonie des guitares et autres violons et violoncelles que la vie fougueuse de Gisèle laissait en plan, courant d’aventure amoureuse en aventure amoureuse. Elle avait dix-huit ans, et n’était pas bleue, elle. Jean-Albert sortit évidemment major de sa promotion au bout de ces trois années de formation. Quant à Gisèle, elle reçut sans sourciller le Premier Prix des tables d’harmonie. Le soir de la remise des prix, Gisèle céda enfin aux avances de Jean-Albert. Leur nuit lui fut inoubliable. Le lendemain, Gisèle avait disparu.

    Jean-Albert allait entreprendre une carrière internationale hors du commun. Luthier des plus grands musiciens, il voyagerait de par le monde soigner leurs instruments de musique au gré de leurs concerts. Mais dans un premier temps, la disparition abrupte de Gisèle l’avait terrassé. Pendant deux ans, il avait mis entre parenthèses son avenir professionnel pour errer en stop à travers l’Europe. Puis il était revenu à Paris où l’un de ses rares amis d’études avait ouvert un atelier de lutherie rue de Rome avec l’argent d’un héritage. C’est là où Jean-Albert acquit sa notoriété, créant des instruments de musique fabuleux dont l’aspect et la sonorité étaient rehaussés par le vernis de couleur bleue dont la recette lui avait été enseignée lors de son errance par un maître luthier grec dans une île des Cyclades.

    C’est ainsi qu’il retrouva par hasard, un autre matin d’octobre, bien des années plus tard, Gisèle.
    Mariée à un célèbre violoniste, elle ouvrit ce matin-là la porte à Jean-Albert qui venait soigner l’un des instruments du maître. Elle n’avait pas changé, toujours aussi belle, même si sa mine traduisait une tristesse profonde. A peine elle le vit, qu’elle tomba dans ses bras. C’est qu’elle avait tant à lui dire, de sa vie qui l’avait déçue, de son avenir sans sens, de sa lassitude de tout. Lui, l’entendait à peine, subjugué par tant de beauté et submergé par son amour envers elle qui ne l’avait jamais quitté. Ils devinrent amants le soir même, l’artiste étant en concert à l’autre bout du monde.
    L’idylle dura quelques années et jamais violon ne fût mieux soigné que celui du maître. Puis un jour Gisèle obtint ses papiers de divorce et s’installa le lendemain chez un chef d’orchestre coréen qu’elle épousa une semaine plus tard. Elle disparut à nouveau de la vie de Jean-Albert qui n’avait rien vu venir.
    Dévasté pour la seconde fois, Jean-Albert céda ses parts de l’atelier de lutherie de la rue de Rome à son associé, rassembla ses économies et reprit la route. Mais cette fois-ci à bord d’un camping-car dont une partie était aménagée en atelier de lutherie. Travaillant pour une somme modique sur les places de marché, il occupait ainsi son esprit pour échapper aux tourments de son amour déçu. Il gardait tout de même le contact avec le monde musical via internet, et suivait notamment les déplacements du chef d’orchestre coréen qui lui avait ravi sa belle.
    Le hasard, encore lui, voulut qu’il retrouve Gisèle sur le marché de Sainte-Foy-la-Grande, un jour de mai. Accompagnant son mari en concert à Bordeaux, elle avait prétexté une envie d’aller rendre visite à une vieille connaissance dans les environs, ce que ledit mari goba en sourcillant quand même. Gisèle se rendit alors au marché où Jean-Albert avait installé ce jour-là son atelier itinérant de lutherie. A peine Gisèle aperçut-elle Jean-Albert qu’elle se précipita dans ses bras. Leurs retrouvailles furent une fois encore vibrantes. Gisèle raconta sa triste vie à Jean-Albert, faite d’une soumission totale à son mari qui exigeait qu’elle l’accompagne dans tous ses déplacements. Elle en avait assez, et avait décidé de lui faire faux bond en profitant d’un de ses déplacements à Bordeaux pour aller se réfugier chez une amie à Sainte-Foy. Mais elle avait découvert en y arrivant que cette amie n’y habitait plus. Que faire ? Il n’en fallut pas plus pour faire bondir de joie le cœur de Jean-Albert qui lui proposa immédiatement de l’emmener chez lui, dans un village proche au milieu des vignes où il avait fini par se poser, ce qu’elle accepta bien évidemment. Les jours qui suivirent furent les plus merveilleux de sa vie pour Jean-Albert. Sa belle était vraiment belle, même s’il sentait bien que quelque chose la travaillait sans cesse. Et puis la radio annonça l’assassinat du chef d’orchestre coréen en plein centre de Bordeaux. La police mit rapidement la main sur le tueur qui avoua être à la solde de Gisèle. Elle en prit pour seulement cinq ans, en apitoyant le jury sur son cas de femme soumise, récit qui passa d’autant mieux qu’elle l’agrémenta de la révélation de sa passion amoureuse secrète pour Jean-Albert, l’homme bleu.

    Jean-Albert vint lui rendre visite toutes les semaines à la prison. Gisèle n’exprimait aucun sentiment, restant froide à sa compassion. Elle attendait seulement de finir son temps, en remerciant aimablement Jean-Albert de venir lui tenir compagnie de temps en temps et de lui apporter des douceurs qui améliorent l’ordinaire de sa vie carcérale. Jean-Albert en avait pris son parti, mais ne comprenait pas une telle froideur. Trois ans plus tard, ce fut pour Gisèle, qui bénéficia d’une remise de peine pour bonne conduite, la libération. Jean-Albert l’attendait à la porte de la prison. Il était là, comme toujours. Mais cette fois-ci, elle ne se jeta pas dans ses bras. Elle lui dit de s’en aller, qu’elle ne l’aimait pas, qu’elle ne l’avait jamais aimé. Elle tourna les talons, laissant Jean-Albert incrédule. Cinq jours plus tard, il apprenait par la presse locale que Gisèle avait été retrouvée assassinée non loin de son village, probablement par la famille de son tueur à gages qui n’avait pas apprécié d’avoir été payée pour ses services en faux roubles. Aucune famille ne s’étant manifestée pour récupérer le corps, Jean-Albert obtint du maire de son village qu’elle soit enterrée dans le cimetière de la commune. Il prendrait bien évidemment en charge les frais des funérailles.
    C’est à cette époque que je devins l’ami de Jean-Albert.

    La disparition de Gisèle l’avait rendu encore plus taciturne, et j’avais beau lui faire comprendre comment elle s’était bien servie de lui depuis leur rencontre de jeunesse, rien n’y faisait. Pourtant, lorsqu’on y réfléchissait bien, depuis les tables d’harmonie, jusqu’à l’alibi du crime passionnel, en passant par la motivation du divorce, tout démontrait les manœuvres de Gisèle ; et toutes ses rencontres inopinées avec Gisèle ne devaient rien à son cher hasard, mais avaient été totalement organisées par sa belle. Mais non, rien n’y faisait, et la chimère amoureuse de mon ami l’emportait sur la réalité de la manipulation de Gisèle.
    Les années passèrent. Nous nous retrouvions souvent ensemble pour parler de choses et d’autres, et toujours Jean-Albert trouvait le moyen d’évoquer son amour insensé pour Gisèle. Et puis un jour, il cessa de vivre. J’ouvris alors la lettre qu’il m’avait remise quelques jours avant, sentant sa mort proche. Il souhaitait notamment être enterré dans un tombeau jouxtant celui de Gisèle, sur la parcelle qu’il avait réservée à cet effet au moment de ses funérailles. Il voulait que ce tombeau soit de couleur bleue. Et plus étrange, il voulait que je me débrouille pour que sa construction provoque inopinément et secrètement une brèche dans les murs mitoyens des tombeaux de Gisèle et du sien.
    Je m’exécutais de bonne grâce, d’autant que, je peux vous le dire maintenant, je suis le fossoyeur du village. C’est pour ça que je sais entendre les morts quand ils parlent.
    « Je ne vous aime pas.
    – Ce n’est pas vrai.
    – Si je vous assure.
    – Admettons. Mais je n’y crois pas. Vous finirez bien par m’avouer votre amour.
    – Vous vous lasserez.
    – Je vous aime. »

    Un jour peut-être, je dirai à Gisèle que Jean-Albert m’a légué les revenus de ses brevets sur les vernis des instruments de musique. La somme est colossale.
    Gisèle ne s’en remettra pas.

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