Thème 2019: Une brèche dans le mur

Bonus 10ème édition

"Que tu as pris, sous ton bras"

de Nadine Millet


    Danser malgré. Danser avec et danser sans. Danser malgré son corps abîmé, avec l'absence de son sein. Danser parce que c'est ce qu'elle sait faire, parce que c'est ce qu'elle est, une danseuse. Danser pour rester debout, continuer à éprouver, se ramasser, se détendre.
    Sentir ses tendons, ses articulations. Il y a les nœuds, nouveaux, les limites, inédites. Mais continuer, avec acharnement, sans la rage. Avec opiniâtreté, sans la colère.

    Je ne renonce pas. Mon corps lâche, mais je continue. Je fais avec mon bras compliqué, avec les jambes ankylosées, avec les mains et les pieds martyrisés, les vertèbres désempilées, avec mon bras vaillant, avec mon buste droit, avec mes cuisses musclées.
    Le cancer m'a pris sous mon bras. Il m'a mise au pas. Ce cancer qui est le mien, ce cancer qui m'a pris le sein, je le piétine, je l'écrase, je le sabre, je le réduis en miettes, je le pulvérise, je l'éjecte, je l'extirpe, je l'étourdis, je l'envoie valser, tant que je tiens sur mes jambes, tant que mes bras balancent, tant que j'avance, je danse, je danse.
    Dans ma salle de cours, je redeviens élève. Je cours. Je me fracasse contre le mur. Je tombe, je me casse, je m'enroule, je me condense. J'attends, je veille. Je cherche ma respiration, je creuse vers mon énergie, je ralentis mon souffle, je parcours mes veines et mes artères, je vérifie mes synapses. Je rassemble mon corps, je me relève. Debout, entière. Debout, entière, avec mon sein amputé, avec mes cellules malines, avec mes métastases éparses. Il n'y a qu'une échappatoire, qu'une brèche, qu'une résistance : la danse.
    Il n'y a qu'une façon de faire face, qu'une façon de lutter, qu'une façon d'exister : danser.

    Elle se tient droite, les bras le long du corps. Elle se tient ferme. Puis la posture s'adoucit, elle bascule son bassin, penche ses épaules vers l'avant, en laissant glisser ses bras le long de ses jambes. Elle relève brusquement le buste, les bras tendus, les paumes vers le ciel. Elle ferme les yeux.

    Dans mes mains à plat se pose la douleur, la douleur d'être et la douleur de partir. Dans mes mains à plat se pose la joie, la joie d'avoir été, la joie de danser, la joie d'aimer. Dans mes mains à plat je reçois l'amour, l'amour de mes amis, ceux qui sont passés, ceux qui sont demeurés, ceux qui resteront, qui me chanteront.

    Elle ramène ses mains devant elle, puis les positionne au niveau du sternum. Elle s'incline. Elle relève la tête, regarde droit, mains toujours jointes.
    Avant, elle dansait flamboyant, éclatant, tonitruant. Les pieds écrasés, le torse endiablé, les bras tumultueux. Comme un gorille, comme une hyène. Maintenant, elle danse frêle, fragile, précise, précieuse. Comme une anguille, comme une sirène.
    Avant, elle agitait sa chevelure, elle encaissait, elle piétinait. Maintenant, elle bouge la tête, elle endure, elle glisse.

    Je me suis habituée aux cheveux courts. Je me suis habituée aux ongles décapités. J'ai dépassé les haut-le-cœur, je passe outre les coups de chaud.
    Je hurle devant mon torse borgne. Je refuse ma moitié de poitrine. Comment a-t-il pu faire ça ? L'homme qui a coupé, a-t-il pesé tout ce qu'il a enlevé ? Le médecin qui a tranché, a-t-il mesuré ce qu'il a retiré ?
    C'est inhumain.

    Ça n'a pas suffi. Ça a diffusé. Les cellules hantées ont proliféré, elles se sont disséminées.
    Le cancer a circulé, il s'est étendu. Il était dans le sein, il est passé sous le bras, il est remonté dans le cerveau, il a atteint les poumons. C'est le tourbillon. C'est la danse du cancer. Il est actif, il est vigoureux, il est envahissant, il est puissant, il est fort.
    Mes forces, je les consacre à danser. Mon bras, je le garde. Je ne vais pas aller le tendre pour du poison qui guérit, pour le médicament qui amoindrit. Je choisis.
    Je plie mon plexus, puis je relève la tête, je bombe le torse, j'élève mes épaules, j'écarte mes omoplates. J'oriente mes pieds vers l'extérieur, j'accentue l'angle de mes genoux, j'ondule les hanches. Je tends les bras, j'ouvre les doigts, je balaie l'espace.

    Elle danse sans musique. Elle aimait les sons, elle accompagnait les rythmes syncopés, elle suivait les mélodies répétitives, elle cherchait la transe. Elle invitait des musiciens, elle encourageait les danseurs qui la rejoignaient.
    Elle danse sans musique. Elle entend battre son cœur. Elle découvre son nouveau souffle, il enfle si rapidement.
    Elle danse seule.

    Pas de pensées dans ma tête. Je m'applique. Je suis le mouvement, je me concentre sur les gestes, j'amplifie ma perception. Ça tape dans mon cœur, ça bat dans mes tempes, ça pulse dans mes jambes. Je vis, j'oublie, je danse.

    Avant, elle était belle. Maintenant, au-delà d'elle, on la trouve belle. Ses joues se sont creusées, son assurance a vacillé, ses bras se sont allongés. Ses yeux se sont apaisés, sa bouche s'est amincie, son maintien s'est détendu.

    Je veux finir en beauté.
    A partir d'aujourd'hui, je vais commencer à dire au revoir, à dire à plus tard. Doucement, sans avoir l'air, comme par hasard. Je vais les préparer, je vais leur donner un souvenir. A chacun un moment. Je vais les embrasser. J'aimerais les serrer dans mes bras, mais il faut que ce soit doux, léger. Je vais m'efforcer d'esquisser ma gratitude, de souffler ma reconnaissance. Je ne veux pas la tristesse de la séparation, seulement l'émotion d'être encore ensemble. Dans un instant de partage, je glisserai mon amour. Ils vont continuer sans moi, je serai seule, il faut nous serrer fort. Je les salue. Je glorifie silencieusement ce qu'on a créé ensemble, je sanctifie sans bruit l'amitié partagée.
    Je m'éloigne sur la pointe des pieds, je me rapproche discrètement de la sortie.

    Elle danse chaque jour. Une ou deux heures, quelques minutes, c'est selon. Selon ce qu'elle peut.
    Souvent elle danse dans sa tête. Elle répète les mouvements mentalement, elle s'exerce en pensée. Une ou deux heures, quelques minutes.

    Mes amis sont là, ils m'accompagnent. Souvent, ils savent que leur présence est ma chaleur.
    Mes amis me demandent de danser. J'essaie. Ils dansent avec moi.
    Je danse dans ma tête. C'est tout ce que je peux.
    Je danse, je peux.

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